Madame la députée,
Monsieur le député du Parti Chrétien-Social,
Depuis le dépôt de la proposition de révision de l’article 15 de la Constitution en 2024 et l’avis éminemment politique du Conseil d’État l’année dernière, un avant-débat parlementaire et médiatique a soulevé bien des vagues au cours de l’automne dernier.
Désormais, le premier vote en séance plénière paraît imminent.
Revenons brièvement en arrière. En juillet 2023, la « nouvelle » Constitution est entrée en vigueur après de longues années de travail et de débats parlementaires. En l’occurrence, c’était un an après la révocation de l’arrêt Roe vs Wade par la Cour Suprême des Etats-Unis, qui a rendu la compétence de légiférer sur l’avortement aux assemblées élues des 50 États. Comme seul pays dans le monde, la France de Macron a réagi en adoptant une « liberté garantie d’avorter » dans sa Constitution. A l’époque, aucun autre pays ne l’a imitée, le Luxembourg pas non plus, ni en 2022, ni en 2023. Chez nous, aucun parti politique n’a réclamé la constitutionnalisation de l’avortement dans son programme électoral.
Dans un dossier où « il y va de la vie et de la mort », il est inadmissible que les électeurs ne soient ni prévenus ni impliqués dans un débat démocratique !
Ce n’est en effet que près d’un an après les élections que Marc Baum (Déi Lénk) a déposé sa proposition de révision constitutionnelle, accompagnée par ailleurs d’une pétition publique dont les médias ont préféré ne pas parler, tant le résultat était médiocre (558 signatures).
Autre tour de main dans cette stratégie, M. Baum et le mainstream médiatique font comme si la constitutionnalisation de l’avortement allait pratiquement de soi : un « oubli » à réparer en quelque sorte, un fruit mûr à engranger, presqu’une bagatelle à régler à la va-vite. Et d’ajouter, pour calmer les âmes sensibles, que cette révision ne changerait rien à la loi existante !
Celle-ci ne prévoyant pas la moindre restriction à l’avortement dans le premier trimestre de la grossesse, on se demande où est le besoin d’agir. Il aura donc fallu inventer un péril, en en important le fantôme : l’abrogation outre-Atlantique de Roe/Wade, argumentation reprise sans critique par le Conseil d’État, à laquelle s’ajoute le spectre de l’extrême-droite. Ah oui : la Pologne (entretemps gouvernée par les libéraux), et … Malte !
Or, chez nous aucun des 60 députés n’a signalé l’intention de changer la législation existante, si ce n’est pour libéraliser encore plus. Importer les termes du débat américain, avec des réalités historiques, politiques, culturelles et mentales très différentes en les calquant sur les nôtres n’a aucun de sens. Les USA sont un pays des extrêmes, alors que la tradition luxembourgeoise peut se prévaloir de l’exact contraire ! – Mais malgré l’absence d’arguments pertinents, ce discours semble marcher. Précisons que depuis la révolution tranquille au Luxemburger Wort, tous les médias se sont alignés sur le même discours.
Des questions se posent. Les 60 députés ne se fient-ils pas à eux-mêmes ? Craignent-ils l’émergence de nouvelles forces politiques avec l’introduction éventuelle du vote des résidents non-Luxembourgeois, voire des frontaliers ? A-t-on peur d’une intervention de puissances étrangères ? Une chose est claire : si Poutine conquiert le Luxembourg où que Trump l’achète, toute la Constitution sera jetée aux orties.
En Europe, il se passe en fait exactement le contraire : toutes les législations nationales sur l’avortement risqueront d’être annulées si l’UE décide le financement des avortements transfrontaliers.
En réalité donc, les organisations qui promeuvent l’avortement comme soin de santé banal et comme droit humain, en ignorant totalement l’aspiration de celui ou de celle qui attend sa naissance, ont réussi une formidable opération d’intimidation. « Si tu défends la vie naissante, tu es contre les femmes ! » Sous-entendu : « crains pour ton siège de député si jamais tu oses t’opposer à la constitutionnalisation de l’avortement ! »
Pris au dépourvu par l’avis inouï du Conseil d’État, qui s’est soumis à l’emprise du lobby hyperpuissant des adeptes du « droit à l’avortement », votre parti et vos élus ont été sommés d’afficher la couleur, au mois de septembre 2025.
Après un bref suspens, le CSV est sorti de sa réserve. Bien que d’emblée son président Luc Frieden n’ait pas eu l’intention d’encourager des révisions de la Constitution toute fraîche, il a vite présenté un soi-disant compromis, rejetant le « droit à l’avortement » au profit d’une « liberté d’avorter ». C’était également la proposition du DP. Le premier ministre a en effet suivi l’analyse du constitutionnaliste Luc Heuschling selon laquelle une liberté d’avorter signifie simplement que la personne a la possibilité juridique d’exercer cette action si les conditions sont réunies, mais sans qu’un tiers (i.e. le médecin) soit obligé de procéder à l’acte ou de garantir son exercice. Un droit serait opposable, une liberté non. Il a semblé que sous ces conditions, l’entreprise serait acceptable.
Or, un autre constitutionnaliste de renom, vieux membre du CSV et du reste membre fondateur de « Pour la Vie Naissante », Paul-Henri Meyers, a contredit cette façon de voir, en donnant raison à l’initiateur de la proposition de révision Marc Baum, qui se satisfait parfaitement des deux variantes.
Entretemps, le Conseil d’État affirme dans son avis complémentaire qu’il n’y a de fait aucune différence entre les deux formulations. Partant, la minimisation d’une version « light », suggérée par le Premier ministre, perd sa pertinence.
Il devient donc évident que la révision projetée n’est pas advenue pour écarter un quelconque danger, mais servira de tremplin à de nouvelles attaques contre la vie naissante : le délit d’entrave à l’avortement, l’abolition de la clause de conscience du personnel médical et le recul du délai en-dehors duquel l’IVG est interdit, d’abord sans doute en introduisant un « délai de confort » de 14, 18 ou 24 semaines, ensuite en renonçant à tout délai, jusqu’à la naissance . Peu importe si ce sera le pouvoir législatif ou le pouvoir judiciaire qui s’en chargeront. Celui-ci pourrait entrer en lice une fois que des citoyens ou des députés croient voir une incompatibilité entre la loi actuelle et le nouvel article 15.
En d’autres termes, le CSV ne pourra pas tenir sa promesse de ne rien changer à la loi existante.
Si je m’adresse à vous, élu(e) du CSV, c’est que je suis moi-même un adepte averti de la pensée politique chrétienne-sociale telle qu’elle a été développée et en grande partie implémentée avec succès au cours du 20e siècle, et que je ne conçois pas que des hommes ou femmes politiques portant ce nom puissent acquiescer à une révision qui constitue une trahison de l’une des valeurs chrétiennes les plus élémentaires. Qui plus est, l’article 12 qui établit que « la dignité humaine est inviolable » sera vidé de son sens.
Le nom d’un parti politique n’est-il pas là pour résumer son identité, voire sa programmatique ? Le vôtre se rattache par le « C » aux valeurs inspirées du message chrétien qui a sa matrice dans la tradition biblique anoblissant l’être humain au sein de la Création, en lui conférant une dignité qui à son tour fonde les Droits de l’Homme dont le Luxembourg a signé les diverses déclarations et conventions. Le concept de dignité dépasse le cadre de la philosophie chrétienne ; il est étroitement lié aux droits fondamentaux qui sans lui pourraient être facilement contestés. Le premier de ces droits est de toute évidence le droit de vivre, et donc aussi le droit de naître. Les autres droits en découlent.
Que la vie se développe comme individu unique (masculin ou féminin) dès la fécondation est un fait scientifique, d’où d’ailleurs l’article 1er de la loi de 1978, révisée en 2012 et en 2014, qui « garantit le respect de tout être humain dès le commencement ».
Pendant des décennies le CSV, également soucieux d’honorer le « S » de son sigle, a défendu cette approche à la vie. Ses électeurs sont en droit de l’attendre encore maintenant.
Le discours du 14 janvier 1977 que Jean-Claude Juncker considère comme programmatique pour sa carrière politique contient expressément la protection de la vie naissante (14.1.1977).
Voilà pourquoi je me permets de résumer en 12 points l’argumentation dont je ne cesse d’espérer qu’elle vous fera réfléchir et vous motivera à voter contre la proposition de révision constitutionnelle, ou du moins à vous abstenir.
12 raisons de ne pas inscrire l’avortement comme droit ou liberté dans la Constitution :
Madame la Députée, Monsieur le Député, il est entre vos mains d’empêcher la majorité des deux tiers pour une révision qui représenterait une césure civilisationnelle.
Grâce à l’avis complémentaire du Conseil d’État, vous pouvez le faire sans renier votre positionnement du mois de septembre dernier.
Avec mes salutations cordiales,
André Grosbusch
Président de l’Œuvre pour la Protection de la Vie Naissante. 8 février 2026